jeudi 4 août 2016

La souffrance

Le rire est une chose merveilleuse – rire sans raison, avoir le cœur en joie, sans motif, aimer sans demander en retour…et nous ne savons pratiquement jamais ce qu’est aimer de tout notre être…La souffrance a effectivement une fin – qui n’intervient ni grâce à un système ni grâce à une méthode quelconques. La souffrance cesse dès la perception de ce qui est.
Regardez donc votre propre esprit, voyez comment vous trouvez toujours des explications plausibles à vos peines, comment vous vous noyez dans le travail, dans les idées, comment vous vous accrochez à une croyance en Dieu, ou à une existence de fuite. Et si aucune explication, aucune croyance ne vous satisfait, vous fuyez dans l’alcool et le sexe, ou vous devenez cynique, dur, amer et cassant…
Tant que je considère ma douleur comme une chose extérieure – « je souffre parce que j’ai perdu mon frère, parce que je n’ai pas d’argent, à cause de ceci ou de cela »  -, j'établis une relation entre elle et moi et cette relation est fictive. Mais si je suis elle, si je vois ce fait, tout est transformé, tout a un autre sens. Car je suis dans un état d’attention totale, d’attention intégrée, et ce qui est complètement considéré est complètement compris et dissout, et par conséquent le mot souffrance n’existe plus.
Lorsque j’observe à partir d’un centre – que ce centre soit une conclusion, une idée, ou l’espoir, le désespoir, ou quoi que ce soit d’autre – cette observation reste très restreinte, très étroite, très mince, et cela engendre une souffrance.
Il faut vivre de tout votre être cette confrontation avec elle. Et si vous l’explorez à fond, pas à pas, vous verrez que cette souffrance a une fin – une fin réelle, pas une fin qui se limite à des mots, pas la fin superficielle qui accompagne la fuite. Et quand toute cette souffrance sera achevée, vous aurez dès lors entrepris un nouveau voyage – un voyage qui n’a ni commencement ni fin.
Il est une immensité qui est au-delà de toute mesure, mais nul ne peut pénétrer dans cet univers sans l’abolition totale de la souffrance. Vous savez que la souffrance est là ; c’est un fait, et  il n’y a rien d’autre à savoir. Vous devez vivre.
Pour comprendre la souffrance, il faut sans nul doute l’aimer, ne croyez-vous pas ? Autrement dit, il faut être en contact direct avec elle. Si l’on veut comprendre (…) si l’on veut comprendre totalement une chose, il faut en être proche. On doit l’aborder sans objection, sans préjugés, sans condamnation ni répulsion ; on doit la regarder. Les mots m’empêchent d’être en communion avec la souffrance. L’obstacle vient des mots ... C'est seulement lorsque j'entre en communion avec la souffrance que je peux la comprendre. 
Krishnamurti : Le livre de la méditation et de la vie

23 juillet
La fin de la souffrance
Il suffit de descendre la route, et vous verrez la splendeur de la nature, la beauté extraordinaire des prés verdoyants et l’immensité du ciel ; et vous entendrez le rire des enfants. Mais il y a en dépit de tout cela, une sensation de souffrance. Il y a l’angoisse de la femme qui porte en elle un enfant ; il y a la douleur liée à la mort ; il y a la souffrance de celui qui attend quelque chose qui n’arrive pas ; il y a la souffrance de voir un pays qui s’effondre et tombe en décadence ; et il y a la souffrance liée à la corruption, nos seulement collective, mais aussi individuelle. La souffrance est présente jusque dans votre propre maison, si vous regardez jusqu’au fond des choses : douleur de ne pas réussir, douleur d’être mesquin ou incapable, et toutes sortes de douleurs inconscientes.
 La vie est aussi le rire. (…) mais ce rire ne nous vient que très rarement. (…) Nous sommes à la recherche d’une solution, d’un moyen, d’une méthode grâce auxquels se volatiliserait ce fardeau de la vie, et ainsi nous ne regardons jamais vraiment la souffrance.

24 juillet
Rencontre avec la souffrance
Comment faire face à la souffrance ? Pour la plupart d’entre nous, le face-à-face est, je le crains, très superficiel. (…) L’esprit superficiel est celui que sa fuite mène droit à l’église, à des conclusions, des conceptions, une conviction ou une idée. C’est le refuge de l’esprit superficiel en détresse. (…) Toutes les défenses de ce genre contre la souffrance empêchent une exploration plus poussée…
Regardez donc votre propre esprit, voyez comment vous trouvez toujours des explications plausibles à vos peines, comment vous vous noyez dans le travail, dans les idées, (…) Une génération après l’autre, cet héritage se transmet de parents à enfants, mais jamais l’esprit superficiel n’expose sa plaie à nu ; il ne connaît pas vraiment la souffrance, elle ne lui est pas familière. Elle n’est pour lui qu’une idée, une image, un symbole ; jamais il ne rencontre la souffrance – mais seulement le mot souffrance.

25 juillet
Lorsqu’on fuit la souffrance
(…) Cette chose qu’on appelle la souffrance est partout – et la mort nous attend au tournant. Mais nous ne savons pas comment faire face à la souffrance, alors nous la vénérons, nous la rationalisons, ou nous essayons de la fuir.
Ne serait-ce pas merveilleux si, tandis que vous écoutez – en l’absence de tout sentiment ou - (…) vous pouvez réellement comprendre la souffrance et vous en libérer totalement ? Parce qu’il n’y aurait plus alors de mensonges envers soi-même ni d’illusions, d’angoisse, ou de peur ; et l’esprit pourrait fonctionner avec clarté, acuité et logique. Peut-être saurions-nous alors ce qu’est l’amour.

26 juillet
Suivez le mouvement de la souffrance
Qu’est-ce que la souffrance ? (…) Que veut dire souffrir ? Qu’est-ce qui souffre ? Je ne demande pas « pourquoi » il y a souffrance ni quelle est la « cause » de la souffrance, mais : « que se passe-t-il en fait ? » : (…) Je suis simplement dans l’état où la souffrance se perçoit ; elle n’est pas distincte de moi à la façon dont un objet est séparé de l’observateur ; elle est partie intégrante de moi-même, tout moi souffre. Dés lors je peux suivre son mouvement, voir où elle me mène. Et ainsi elle se révèle et je vois que j’ai donné de l’importance à moi-même et non à la personne que j’aimais. Celle-ci avait comme rôle de me cacher ma misère, ma solitude, mon infortune. (…) D’innombrables personnes sont là pour m’aider à m’évader : avec leurs croyances et leurs dogmes, leurs espoirs et leurs fantaisies : « C’est votre Karma », « C’est la volonté de Dieu »…, vous connaissez toutes ces voies d’évasion. Mais si je peux demeurer avec cette souffrance, ne pas l’éloigner de moi, et ne pas essayer de la circonscrire ou de la nier, alors que se passe-t-il ? Quel est l’état de mon esprit lorsqu’il suit ainsi le mouvement de la souffrance ?

27 juillet
Une compréhension spontanée
Nous ne disons jamais : « Voyons ce qu’est cette chose qui souffre. » Et on ne peut pas voir en se forçant, en se disciplinant. Il faut regarder avec intérêt, avec une compréhension spontanée. Et alors on s’aperçoit que ce que nous appelions souffrance, douleur, et que nous cherchions à éviter ou à discipliner, que tout ce processus a disparu. Tant que je ne suis pas en relation avec cette souffrance comme si elle était extérieure à moi, le problème n’existe pas. Dès que j’établis un rapport entre elle et moi, comme si elle m’était extérieure à moi, le problème existe. (...) Mais si je suis elle, si je vois ce fait, tout est transformé, tout a un autre sens. Car je suis dans un état d’attention totale, d’attention intégrée, et ce qui est complètement considéré est complètement compris et dissous, et par conséquent le mot souffrance n’existe plus.

28  juillet
Le centre de la souffrance
Lorsqu’on voit une chose très belle, une montagne magnifique, un coucher de soleil splendide, un sourire ou un visage ravissant, on se tait, abasourdi par l’émotion. (…) Votre esprit a été touché par une chose extérieure ; mais je parle d’un esprit qui, loin d’être abasourdi, a envie de regarder, d’observer.  Mais êtes-vous capable d’observer sans que votre conditionnement ne remonte à la surface ? Face à un être en proie à la souffrance, je la mets en mots, je l’explique : la souffrance est inévitable, elle découle de l’accomplissement des désirs. Ce n’est qu’une fois toutes les explications épuisées qu’on peut enfin la regarder – ce qui signifie qu’on ne la regarde pas à partir d’un centre. Lorsqu’on regarde à partir d’un centre, les facultés d’observations sont limitées. (…) Quand j’examine la souffrance à partir d’un centre, je souffre. C’est l’impossibilité d’observer qui cause la douleur. Je ne peux pas observer, si je pense, si j’agis ou si je regarde à partir d’un centre – comme c’est le cas lorsque je dis : « Je ne dois pas avoir mal », « Il faut que je sache pourquoi je souffre » « Je dois éviter la souffrance ». 

29 juillet
Une immensité incommensurable
Que se passe-t-il quand la mort vient vous arracher quelqu’un ? La réaction immédiate est un sentiment de paralysie, et lorsqu’on sort de cet état de choc, il y a ce que nous appelons la souffrance. Mais que signifie au juste ce mot, souffrance ? La présence du compagnon, le bonheur de l’échange, toutes ces choses agréables que vous faisiez et espériez faire ensemble – en une seconde tout vous est ôté, et vous demeurez vide, nu et seul. Ce que vous n’admettez pas, (…) c’est le fait de vous retrouver soudain seul face à vous-même, absolument seul, vide, sans aucun soutien. Il est essentiel, alors, de vivre avec cette vacuité, de demeurer en sa présence, sans aucune réaction, sans la rationaliser, (…) Il faut vivre de tout votre être cette confrontation avec elle. Et si vous l’explorez à fond, pas à pas, vous verrez que cette souffrance a une fin – une fin réelle, pas une fin qui se limite à des mots, pas la fin superficielle qui accompagne la fuite, l’identification à un concept, ou l’engagement dans une idéologie. Vous découvrirez alors qu’il n’y a rien à protéger, car l’esprit est totalement vide ; et quand il ne réagit plus : il n’essaye plus de combler ce vide ; et quand toute cette souffrance sera achevée, vous aurez dès lors entrepris un nouveau voyage – un voyage qui n’a ni commencement ni fin.  

30 juillet
Il faut vivre avec la souffrance
(…) L’abolition de la souffrance commence lorsqu’on affronte ses propres réalités psychologiques et qu’on est totalement conscient de toutes leurs implications d'instant en instant. Ce qui implique de ne jamais le fuir devant le fait de notre souffrance, de ne jamais le rationaliser, de ne jamais exprimer d’opinion à son sujet, mais de le vivre de manière totale.
Vivre en présence de la beauté de ces montagnes sans tomber dans l’habitude est chose très difficile…On a contemplé  ces montagnes, entendu le torrent, et vu les ombres s’insinuer dans la vallée, jour après jour ; n’avez-vous pas remarqué comme on s’habitude facilement aux choses ? On dit : « Oui c’est très beau », et on passe son chemin.  Il faut, pour vivre en présence de la beauté ou de la laideur, sans tomber dans l’habitude, une immense énergie – une vigilance qui empêche l’esprit de s’engourdir. De la même manière, la souffrance engourdit l’esprit si nous ne faisons que nous y habituer – et le plus souvent c’est le cas. Mais il est inutile de s’habituer à la souffrance. On peut vivre avec la souffrance, la comprendre, l’explorer – mais pas dans but de la connaître. 
Vous savez que la souffrance est là ; c’est un fait, et  il n’y a rien d’autre à savoir. Vous devez vivre.

31 juillet 
Nous devons communier avec la souffrance
Nous ne sommes généralement pas en communion avec les choses. Il n’existe aucune communion directe entre nous et nos amis, nous et notre femme, nous et nos enfants…
Donc, pour comprendre la souffrance, il faut sans nul doute l’aimer, ne croyez-vous pas ?
(…) Si je veux vous comprendre, je ne dois avoir envers vous aucun préjugés et de mes conditionnements. Je dois être capable de vous regarder sans que viennent s’interposer les barrières ; l’écran de mes préjugés et de mes conditionnements. Je dois être en communion avec vous, ce qui signifie que je dois vous aimer. De même, si je veux comprendre la souffrance je dois l'aimer. Je dois communier avec elle. Je n'y parviens pas, parce que je cherche à lui échapper, par le biais d'explications, de théories, d'espoirs, d'atermoiements, qui sont tous les processus de verbalisation.
Ainsi, les mots m'empêchent d'être en communion avec la souffrance. L'obstacle vient des mots.

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